Lauréate 2024 du prix Pescheteau: Inès Pactat



LE PARCOURS D’INÈS PACTAT
Inès Pactat travaille depuis plus d’une douzaine d’années sur des thématiques liées à la production et à la consommation du matériau verre au haut Moyen Âge. Elle s’attache à caractériser et à comprendre le changement de système de production du verre opéré à cette période en Europe occidentale, selon une approche interdisciplinaire.
Cette recherche a débuté par un master en archéologie à l’Université de Franche-Comté, dédié à une étude archéométrique des verres alto-médiévaux de Bourgogne Franche-Comté, puis par une thèse de doctorat en archéologie, soutenue en 2020 dans le même établissement. Inès Pactat a poursuivi ses travaux sur deux zones-ateliers méditerranéennes, le littoral nord-croate et les Pyrénées, à l’occasion de sa participation au projet ERC GlassRoutes (2018-2020) à l’Institut de Recherche sur les Archéomatériaux (UMR 7065).
En 2023, Inès Pactat a réalisé un premier post-doctorat sur l’artisanat verrier au haut Moyen Âge grâce à un financement du LabEx toulousain « Structuration des Mondes Sociaux ». L’obtention d’une bourse Junior du programme TIRIS (Toulouse Initiative for Research’s Impact on Society) lui permet de développer sur deux ans (2024-2025) un projet centré sur l’Occitanie, intitulé GEMO : Glass in Early Medieval Occitania, hébergé par le laboratoire TRACES (UMR 5608) à l’Université de Toulouse Jean-Jaurès. Ce projet s’appuie sur une méthodologie interdisciplinaire bien éprouvée, alliant archéologie et archéométrie, tout en intégrant également une étude plus approfondie des sources écrites et un volet expérimental avec la reconstitution de fours de verriers au bois et la mise au point de recettes médiévales avec des ressources locales.
Inès Pactat est par ailleurs membre du Comité d’administration de l’Association Française pour l’Archéologie du Verre, dont elle a co-organisé les 8e rencontres internationales sur le thème du verre médiéval en Europe occidentale à Besançon en 2016. Elle est également membre de plusieurs associations dédiées à l’histoire du verre ou à l’archéologie médiévale.
En tant que spécialiste du mobilier en verre médiéval, cette jeune chercheuse est régulièrement amenée depuis plusieurs années à réaliser des études archéologiques et des expertises pour l’Inrap, des collectivités territoriales ou des entreprises privées d’archéologie préventive.
RÉSUMÉ DE LA THÈSE
Résumé de la thèse « L’activité verrière en France du VIII e au XI e siècle. Résilience et mutations d’une production artisanale ».
Le haut Moyen Âge constitue une période charnière dans l’histoire de l’artisanat du verre pendant laquelle ont été opérés d’importants changements dans le système de production. Durant l’Antiquité gréco-romaine, la fusion de l’agent vitrifiant (sable siliceux) et du fondant (natron) est réalisée dans des ateliers dits « primaires » qui produisent du verre brut, exporté ensuite sous forme de lingots ou de blocs vers des officines dites « secondaires », chargées de le refondre pour produire des objets manufacturés (vaisselle, vitres, tesselles de mosaïque, luminaire, parure, etc.). La fin de l’Empire romain d’Occident n’a pas affecté ce système rationnalisé dans sa structure formelle, comme cela aurait pu être attendu. Ce n’est que dans la seconde moitié du premier Moyen Âge (VII e -XI e siècles) que l’on observe de véritables transformations, avec l’apparition et l’adoption de nouveaux modes de production.
Ces mutations sont perceptibles à travers la pratique de nouvelles recettes de fabrication en Europe, mais nous ignorons encore largement quelles en étaient les modalités, les causes et les conséquences sur l’économie verrière. Faute de données suffisantes sur les structures artisanales elles-mêmes, que ce soit par le biais de l’archéologie ou des sources écrites, l’évolution de l’activité a pu cependant être appréhendée par l’étude des productions selon différentes approches complémentaires – typologique, chronologique et archéométrique. Pour ce faire, le propos a été focalisé sur les objets en verre soufflé découverts en France et datés entre le début du VIII e et la fin du XI e siècle, c’est-à-dire la vaisselle en verre, le luminaire et le vitrage. Afin de disposer d’un corpus de références suffisamment important et pertinent, la totalité du territoire français métropolitain actuel a été considérée et 114 collections issues de sites de production ou de consommation ont été étudiées. L’identification des différentes matières premières utilisées grâce aux analyses physico-chimiques a été mise en perspective avec l’évolution des productions, de leur forme et de leur décor. La reconstitution de la chaîne opératoire du verre a révélé la capacité de résilience des artisans du haut Moyen Âge qui ont mobilisé des ressources innovantes afin de poursuivre leur art et répondre à une demande grandissante.
La démarche systémique engagée à l’occasion de ce travail doctoral m’a amenée à examiner les connexions et les possibles effets de réciprocité entre chacun des acteurs de l’économie verrière autour de l’an Mil. Au terme de cette recherche, il est apparu que la transition d’un système de production à un autre ne s’est pas faite brusquement, mais plutôt progressivement, sur un temps long que l’on peut scinder en trois grandes phases.
La première (VII e -VIII e siècles) a vu la part du recyclage augmenter de façon significative, jusqu’à constituer parfois l’unique source de matière première. Le recours au verre brisé palliait la déficience de verre brut importé du Proche-Orient. De nouveaux circuits d’approvisionnement ont donc été créés, favorisant l’autonomie des artisans verriers occidentaux.
Mais le recyclage de verres au natron ne pouvait constituer qu’une solution temporaire. De nouvelles démarches ont donc été engagées à partir de la seconde moitié du VIII e siècle pour perpétuer l’artisanat du verre et c’est ainsi que sont apparus en Occident les premiers verres aux cendres de plantes forestières, un fondant presque en accès illimité. À la même période, des verres mixtes, mélangeant natron et cendres calco-potassiques, ont également été identifiés. Certains ateliers ont enfin expérimenté le recyclage de scories vitreuses se formant lors de la métallurgie du plomb et de l’argent aux environs de la mine carolingienne de Melle.
Ce n’est réellement qu’à partir du X e siècle que le système de production du verre semble avoir retrouvé un équilibre, avec l’adoption des cendres de plantes forestières comme fondant principal. Des exceptions ont toutefois perduré jusqu’au XII e siècle, avec le recyclage ciblé de tesselles de mosaïque antiques pour des productions luxueuses (vitraux bleus et vaisselles colorées à décor blanc opaque).
L’approche systémique développée à l’occasion de cette recherche doctorale a démontré que les phénomènes observés localement et isolément ne peuvent être compris que s’ils sont mis en perspective dans un environnement plus vaste, en considérant les éléments « périphériques », les facteurs extérieurs et les interactions que tous entretiennent.
Ce travail universitaire a enfin prouvé l’intérêt de développer une étude interdisciplinaire afin de saisir toute la complexité de la place de l’artisanat du verre au sein des sociétés médiévales, et notamment les débuts de la production du matériau verre en Europe. Le haut Moyen Âge marque en effet un tournant dans l’histoire du verre avec la maîtrise, pour la première fois, de toute la chaîne opératoire par les verriers occidentaux.